30 janvier 2026

« Pour notre scénario, l’IA nous a permis de nous libérer de nos préjugés » : entretien avec le scénariste Kensley Jules, lauréat du World AI Film Festival 

Récompensé pour son synopsis intitulé « Minuit », le freelance lyonnais porte un regard critique sur sa création, réalisée avec Hannah Réveillé, à l’aide de l’intelligence artificielle.

En 2025, Kensley Jules a remporté, avec Hannah Réveillé, le prix Genario du World AI Film Festival pour leur projet de film d’horreur « MINUIT » © Justine Luiset

Comment avez-vous intégré l’IA dans l’élaboration de votre scénario ?

D’abord, nous avons utilisé l’IA en amont de la rédaction. En amont, puisque notre film évoque des shadow people – des ombres menaçantes que chacun aperçoit à sa manière lorsqu’il se réveille en pleine nuit – nous avons laissé l’outil nous en proposer sa version. Nous ne voulions pas entrer dans une logique de « copie » de ce qui existe déjà, alors nous avons utilisé les hallucinations de l’IA pour en tirer des formes incohérentes auxquelles notre imagination n’aurait pas nécessairement pu penser. Une fois les quelques bonnes idées sélectionnées, nous avons avons construit le récit. 

Et en aval de la rédaction ? 

L’IA a été notre première relectrice, mais ce n’est pas à cette étape qu’elle est le plus efficace. Elle peut nous expliquer ce qui fonctionne dans un scénario, en citant les règles classiques du cinéma. Mais elle n’est pas en mesure de nous dire si c’est bien ou mauvais, si elle aime – ou pas – l’histoire. Elle va nous dire ce qu’on veut entendre, mais pas ce qu’on a besoin de voir. Seuls les retours subjectifs et arbitraires de quelqu’un peuvent nous aiguiller.

Pourquoi ne pas l’avoir entièrement employée pour le scénario ? 

Nous avons abandonné l’IA lorsqu’elle a commencé à dévier de l’idée qui nous intéressait. Impossible de reprendre le contrôle pour lui faire changer un décor de couleur, donner de la cohérence à nos personnages… Elle avait tendance à nous ralentir dans l’écriture, à force de devoir corriger toutes ses erreurs. Le temps que nous gagnions à la rédaction, nous le perdions à la correction. Et surtout, elle avait rempli sa mission première : nous libérer de nos préjugés lors de la création du scénario. 

Plus généralement, le secteur du cinéma résiste-t-il à l’IA ? 

Ceux qui poussent son utilisation n’ont aucune envie créative, mais seulement un besoin d’efficacité. Sauf que l’IA est certes un outil rapide, mais elle ne produit que des scénarios aux impressions de déjà-vus puisqu’elle s’inspire de ce qu’elle connaît. Or un scénario n’est bon que lorsqu’il est singulier. Pour le moment, le secteur résiste donc. Mais qu’adviendra-t-il lorsqu’on nous donnera des scripts déjà écrits par l’IA ? C’est une vraie menace pour les auteurs. Et je ne parle pas de leurs droits qui pourraient être spoliés par la machine. 

Des emplois seraient-ils menacés par l’adoption de l’IA ? 

Aujourd’hui, cette problématique est presque secondaire dans le cinéma, bien que certains emplois aient déjà été substitués. Ce qui fait perdre massivement du travail, c’est surtout les coupes budgétaires, les séries annulées, les fusions de grands groupes du cinéma… Évidemment que l’IA pose un problème sur l’emploi, mais c’est avant tout le financement de la culture qui atrophie le secteur. 

Comptez-vous vous servir de l’IA pour un futur projet ? 

En ce qui concerne mes scénarios en cours, aucun n’a nécessité l’utilisation de l’IA.

Lire aussi : Les réalisateurs sont-ils vraiment menacés par l’IA ?

Adèle Loisel et Thaïs Moreau 

By aloisel

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