18 juillet 2024

Adobe Firefly, Open AI, Midjourney… En seulement quelques années, des logiciels d’intelligence artificielle ont permis de créer des photographies imitant à la perfection la réalité. Et ce, sans recours à un appareil photo. Appelée la synthographie, cette nouvelle activité est en passe de devenir un métier reconnu, voire un art à part entière.

Un homme, par le biais d’un prompt, demande à une IA de générer une photographie. Crédits : image générée par ChatGPT-4.

Exit l’appareil photo, le trépied et les lumières. Fini aussi les rencontres et les voyages dans l’idée de capturer à jamais un moment de vie. Depuis l’apparition des logiciels d’intelligence artificielle, il est dorénavant possible de produire des photographies depuis son simple ordinateur. Cette nouvelle technique, appelée synthographie, offre d’innombrables possibilités : elle navigue entre la création et la reproduction quasi-parfaite de la réalité. Autrefois reléguée au rôle de support dans des projets publicitaires, la synthographie s’affirme aujourd’hui comme une pratique à part entière, prête à être reconnue par certains comme une forme artistique.

Pour Made IA, nous avons rencontré Frank Kappa, photographe professionnel et ancien directeur artistique qui s’est essayé à la synthographie, tout en la questionnant. 

Vous êtes photographe, depuis peu synthographe…

J’ai toujours aimé l’image. J’ai commencé ma carrière comme directeur artistique pour une agence de publicité à Paris puis j’ai rapidement glissé vers la photographie. Je travaille surtout sur des thématiques liées aux styles de vie et plus largement à la notion de foules, de groupes humains. Bien que je sois assez puriste avec ce médium, préférant les anciens appareils et les vieux procédés, je suis aussi sensible aux nouvelles technologies. C’est en manipulant des logiciels d’intelligence artificielle que j’ai découvert la synthographie.

Le photographe Frank Kappa utilise les logiciels Midjourney et Open AI pour générer des images.

Qu’est-ce qu’on entend par ce terme ?

Si on prend son sens étymologique, la synthographie signifie « photographie synthétique ». Elle consiste à créer une image virtuelle grâce à des logiciels et algorithmes présents dans une intelligence artificielle. Il faut imaginer cela un peu comme une recette de cuisine : on va élaborer un script dans lequel on inscrit tous les éléments que l’on veut représenter, tout en accompagnant le logiciel dans la réalisation de l’image. Avant qu’elle se fasse connaître du grand public, la synthographie était déjà utilisée dans d’autres milieux, comme ceux de la mode ou du jeu vidéo. 

En quoi peut-elle être utile ?

Elle peut servir à plein de choses. Tout d’abord, elle peut représenter des personnes, lieux ou évènements qui n’existent plus. Notamment tout ce qui est lié au passé, à l’histoire. Elle peut aussi permettre de réaliser des actions que l’appareil photo n’est pas en mesure de faire. Quand on veut capturer des paysages, on est vite bloqué par les capacités des angles de vue : on les souhaite toujours plus grands. Enfin, elle permet aussi de contourner certaines règles morales et professionnelles. Il y a quelques années, je travaillais sur des projets de photographies animales de nuit. Pour arriver à les voir, je les éclairais avec de la poudre flash, comme au XIXe siècle. Mais je voulais y mettre plus de style. Alors, j’avais pensé à les éclabousser avec de la poudre de couleur. Mais ce n’est évidemment pas éthique. La synthographie, elle, le permettrait. 

Frank Kappa s’inspire du travail d’autres photographes pour faire émerger des images sur les logiciels d’intelligence artificielle. Ci-dessus, l’œuvre du photographe Alkan Avcioglu.

Et à l’inverse, qu’est-ce qui marche moins bien avec cette pratique ? 

Avec l’intelligence artificielle, tout à tendance à évoluer très vite et à se perfectionner. Je trouve ça dommage puisque ce qui est intéressant dans la synthographie, c’est justement l’expérimentation, la surprise et les résultats non voulus. L’une de ses autres limites est le côté « fake » qu’il y a derrière tout ça. Quand on génère l’image d’une personne, on sait qu’elle est fausse. Elle n’a pas d’âme. Avec la photographie, c’est l’inverse : il y a une vérité derrière et surtout de la vie. J’aime beaucoup capturer des clichés de personnes dans la rue. Et avec la synthographie, ça n’aurait pas la même saveur. En plus, on sature très vite avec cette pratique. Quand on fait 30 000 images, on se dit « mais qu’est ce qu’on fait au juste ? Qu’est ce qu’on recherche vraiment ? »

Pour réussir à avoir un résultat plaisant, quelles qualités sont nécessaires ?

Le plus important, c’est le souci du détail. Il est primordial en photographie, mais encore plus dans la synthographie : il faut penser à tout pour bien guider le logiciel à travers le script. Aussi, l’intelligence artificielle n’est pas perfectionniste, alors le professionnel se doit de l’être. Par exemple, quand on veut générer une image d’une personne qui mange un gâteau, il faut préciser dans le prompt de faire figurer les traces de dents. Il faut aussi être curieux, regarder ce qu’il se fait déjà pour ne pas tomber dans la facilité. Il ne faut surtout pas avoir peur de tester et de toucher à tout ce qui est possible de faire. Pour être efficace, il faut donc avoir une bonne culture générale et artistique. 

Frank Kappa attache une importance au sens du détail, si bien que certaines images paraissent réelles.

Vous parlez justement de culture artistique, la synthographie est-elle un art ? 

C’est une question que je me pose encore aujourd’hui, mais je n’ai pas la réponse. Il y a une grande part de créativité, ce qui inscrirait cette pratique au rang d’art. Mais d’un autre côté, il y a aussi une part de censure, contraire à la définition de l’art. Le logiciel Midjourney est public : tout peut-être vu et piraté. De Open AI, elle, a déjà interdit les reproductions d’art existant. C’est embêtant pour la liberté du créateur. Dans mon cas, je n’ai pas encore défini mon propre prisme : suis-je un artiste synthographe ou un photographe qui s’essaie simplement à la synthographie ?

By plumet

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